Nouveau numéro ETUDES DIGITALES

Didier ALEXANDRE (Université de Paris-Sorbonne, OBVIL) | Laurence ALLARD (Université de Lille) | Bruno BACHIMONT (Université de Compiègne) | Philippe BERAUD (IMT Atlantique) | Annie BLANDIN (IMT Atlantique) | Serge BOUCHARDON (Université de Compiègne) | Valérie CARAYOL (Bordeaux-Montaigne) | Ghislaine CHARTRON (Conservatoire national des arts et métiers Aquitaine) | Gilles BONNET (Université de Lyon 3)| Philippe CHANTEPIE (Inspecteur, Ministère de la Culture) | Brigitte CHAPELAIN (Université Paris Nord) | Claire CLIVAZ ( Institut de Bioinformatique, Lausanne) | ​David DOUYERE (Université François-Rabelais Tour) | Milad DOUEIHI (Paris 4 Sorbonne) | ​Tacettin ERTRUĞRUL (Université Üsküdar Istanbul) | Éric GUICHARD (Enssib) | Alai GIFFARD (administrateur civil, Fondateur de Gallica) | Olivier ERTZSCHEID (Université de Nantes) | Jean-Paul FOURMENTRAUX (Université Aix-Marseille) | Béatrice GALINON-MENELEC (Université du Havre) | Alexandre GEFEN (CNRS, Paris IV Sorbonne) | Hidetaka ISHIDA (Université Todaï, Tokyo) | Francis JAUREGUIBERRY (Université de Pau, CNRS) | Jean-Louis KEOUANTON (Université de Nantes) | Amar LAKEL (Université Bordeaux-Montaigne) | Anne LAULAN (Professeur émérite Université de Bordeaux, Revue Hermès) | Laurent LESCOP (ENSA Nantes) | Mathieu MESSAGER (Université de Nantes) Louise MERZEAU (Paris-Ouest-Nanterre) | Hélène MIALET (York University) | Gerald MOORE (Durham University) | Pierre MUSSO (IEA Nantes) | Françoise PAQUIEN-SEGUY (Sciences Po Lyon) | Denis PESCHANSKI (CNRS, Paris 1 Sorbonne) | Yannick PRIE (Université de Nantes) | Serge PROULX (UQAM Montréal) | Pascal ROBERT (Enssib) | Alberto ROMELE (Université de Porto) | Warren SACK (Université de Californie – Santa Cruz) | Bernard STIEGLER (Université de Londres/Goldsmith) | Norbert HILLAIRE (Université de Nice)

Présentation du dossier


 

Variation, varia, variété

Aujourd’hui, l’expression latine ne varietur fait difficilement sens. Autrefois le « afin qu’il ne soit rien changé » était accepté comme marque d’authenticité. Cette expression garantissait et protégeait le souhait et la volonté même de l’auteur ou encore elle marquait le moment définitif du texte, celui à partir duquel, le travail d’écriture et de correction se trouvait achevé. La variation est devenue ensuite l’exploration des développements possibles d’un thème. En musique par exemple, elle expose les différentes transformations du thème comme autant de possibilités de son exposition jusqu’à l’épuisement après en avoir montré tous les aspects et les ressources. Toutefois, la variation demeure encore une combinatoire, comme le sont, les variations eidétiques de la phénoménologie husserlienne : l’eidos ne se livre pas de manière statique mais comme soustraction et addition de ses variations. Ainsi la pièce Istar de Vincent d’Indy (1851-1931) ne livre-t-elle le thème qu’au terme de ses variations. le thème apparaît en quelque sorte de ses transformations successives.
Aujourd’hui, dans le milieu digital, il n’existe plus guère d’états homéostatiques, ni même eidétique de la variation avec les data. Ceci, même quand les œuvres se livrent comme un work in progress jamais achevé qui tendrait vers l’œuvre de manière téléologique comme chez Boulez. Après la période du fondamentalement inachevé, nous sommes entrés dans une culture de la manipulation. Avec le remix et le sample, le « point d’arrêt » relève moins de la composition que d’un choix arbitraire inscrit dans une temporalité limitée. Il faut se contenter tout au plus d’un arbitraire instantané. Les « remixers » réalisent leurs œuvres au fur et à mesure qu’ils extraient les rushes des moments qu’ils préfèrent qu’ils assortissent ensuite avec d’autres échantillons. Ce phénomène n’est pas nouveau, avec une technologie antérieure, un musicien comme Miles Davis l’a largement utilisé dès Bitches brew, mais il a pris une dimension nouvelle avec l’avènement du digital. Chez Miles Davis, il s’agissait de simples collages, aujourd’hui la technologie digitale produit un nouvel effet : il n’existe aucun état de l’œuvre indépendamment de ses manipulations. Chacun peut chez soi avec un simple ordinateur transformer indéfiniment n’importe quel type de document sonore ou vidéo. On trouve ainsi des milliers de versions « customisées » d’une vidéo postée sur Youtube. Les mèmes, ces éléments repris et déclinés en masse sur Internet, sont ainsi moins des imitations que des variations autour d’un pattern infiniment répété. Dans le domaine littéraire ce constat s’impose également, Serge Bouchardon dans son ouvrage La valeur heuristique de la littérature numérique souligne ce trait caractéristique des œuvres digitales : elles ne se manifestent qu’à travers leur manipulation.

Variation comme invention et supplément de la manipulation

La question initiale de la variation, dès lors qu’elle excède la simple manipulation d’un objet « variable » et se transforme en rapport général au monde, prend une tout autre dimension. Comment la penser à notre époque du digital et des réseaux ? Quel statut lui accorder ? Devant ces interrogations, le comité de rédaction a souhaité aborder la thématique de la variation, non comme simple varia, ni comme un ensemble d’articles « variés » classés hors du dossier. La variation ne sera pas ici un reste, un inclassable, un dépôt inassimilable à un ensemble, mais le dossier lui-même du numéro trois de la revue Études digitales.
La question se pose alors de « ce qui reste de la variation » à l’ère des Big Data, dont on prétend qu’elles seraient en mesure d’absorber ou de traduire la totalité du monde. Le digital se réduit-il à une capture généralisée de la variation, la réduisant à la somme de ses manipulations, par une transformation de la totalité des événements de la vie en informations ? Comment dès lors aborder la variation et décliner l’invitation à penser le « varié » ? Disons que les variations seront abordées dans un pluriel revendiqué qui se présente sous trois aspects : les variations comme changement (métamorphose), les variations comme modulation (création), les variations comme désorganisation structurante (émergence). Finalement, dans ces trois directions, les variations entraînent à chaque fois de nouvelles compositions. Formons l’hypothèse que les variations introduisent des formes et deviennent le support d’une invention.

Invariant par variation : le digit

Si l’on cherche à relier les variations au digital pour en faire un exercice de la pensée, le digital étant compris comme une rencontre du matériel et du logiciel dans un « processus de mise en œuvre », il faut annoncer que la digitalisation en tant que discrétisation marque une nouvelle époque des inscriptions, renouvelle les « écritures » et bouleverse, par là même, un ordre ancien des choses. Avec le digital, comme l’écrit Michel Serres, « l’information circule dans et entre la totalité des existants, universellement ». C’est précisément, l’universalité du « dans » et du « entre » qu’il convient de mieux cerner pour comprendre, par le biais de la variation, le statut sans cesse en évolution de toutes les choses. Comment relier cette situation aux existants, plus précisément, aux modes d’existences des objets techniques et des sujets ? Ces questions ont été posées par les philosophes des techniques, Gilbert Simondon et Bernard Stiegler.
Dans un premier temps, la réponse peut paraître paradoxale et relever de l’oxymore : le digital est un invariant par variation. À ce titre, il constitue un « équivalent universel » d’un type nouveau qui autorise une « recomposition » du régime des choses et des êtres. Il ouvre un espace « entre » et « dans » les choses du monde par le simple fait que l’information redistribue les relations entre les sujets et les objets. Commune à toutes les existences dotées de vie et/ou d’organisation, l’information est proportionnelle à sa rareté et forme l’inverse de l’entropie. Comme invariant, elle opère par variations infinies selon un mode contingent où chaque existant a besoin d’une certaine quantité de données, de rareté, c’est-à-dire de nouveauté.

Variation et modulation digitales du toucher

La revue Études Digitales défend une position, certes discutable, qui inclut le numérique comme un moment technique du digital, supposant toujours une transformation de l’information et une manipulation dans l’horizon d’un saisissement. Le terme digital vient du latin doigt (digitus) qui paraît en français moderne éloigné de la numérisation même si les premiers calculs se faisaient à la main. L’anglais a conservé le terme latin et le terme s’est diffusé de manière plus générale. Comme souvent les anglicismes, le mot d’origine sonne tout à fait français mais d’une façon un peu étrange. Nous profitons de cette ambivalence pour occuper l’espace de cet écart qui sépare la pure numération abstraite de ce qu’on peut considérer comme « un digital de contact », inscrit dans la relation humaine comme le fait le toucher. Ce choix est également programmatique. Le recouvrement de « numérique » par « digital » conserve la présence du corps inventif dans son lien avec la technologie. L’information va s’incarner dans les choses du monde et redistribuer les relations entre les sujets et les objets. Alors que le numérique inscrit le chiffre, le digital, plus complexe, rassemble le chiffre et le doigt. Ce double phénomène rend plus aisée une compréhension d’une variance qui coïncide avec l’essor des applications tactiles et demain vocales. La variation, rend compte de la nouveauté qui se forme par le digital, compris comme un invariant informationnel qui agit par variations. La variation est l’autre nom de la modulation qui vient donner une amplitude à l’agencement du signal, du signe, dans la donnée informatique.
Variations et responsabilités de la manipulation

Rendre compte de la variation avec le digital, comme au-delà de la manipulation et invariant universel, devient une question, in fine, de méthode. Au-delà du grand partage entre le « dur » et le « doux », il importe d’organiser des passages. Un dialogue entre les sciences de la nature et les sciences dites de l’esprit. Entre les approches quantitatives et les approches qualitatives. Entre la fonction et le concept. Entre le tout et les parties. Entre le chiffre et la lettre. Entre littératie et numératie et, en un troisième terme, comme le suggère Clarisse Herrenschmidt dans Les trois écritures, Langue, nombre, code : le code.
Depuis Leibniz, nous savons qu’il existe des variations qui transforment la qualité. Les différences sont des variations de l’ordre des choses qui permettent le calcul par une prise en compte de l’accélération, de la vitesse. La variation des multiplicités impose donc, pour la compréhension, un retour sur les variables afin de saisir les « plis du monde » (Deleuze), autrement dit, les relations qui se placent « entre » et « dans » les choses.
Avec le digital une synthèse, dans certaines conditions, peut s’opérer à partir des variations qu’organise la manipulation, en s’associant à un traitement algorithmique non entropique. Se pose alors la question de la responsabilité. Cette responsabilité serait la façon de créer des figures et des mouvements neufs et pérennes dans les flux des choses et des êtres vivants.

Variations polytropiques du sens

L’implication du digital dans les différents états du monde renvoie toujours à des variations du sens ; cet invariant universel par variation que représente le digital se trouve présent dans tous les articles de notre dossier. Trois articles proposent d’abord des percées vers des directions nouvelles. Nous commençons par les Prolégomènes à un manifeste des études digitales de Gérald Moore qui propose une réflexion générale sur la transformation du milieu digital compris comme un manifeste sur une « révolution organologique » en cours. Dans le contexte actuel d’incertitude tant politique que climatique, il envisage de manière quasi programmatique la vie dans le « désajustement ». D’une manière différente, à partir d’une réflexion philosophique sur la technique et en entreprenant l’élaboration d’une philologie propre aux nouveaux environnements, Alberto Romele pose la question d’une « herméneutique du digital » dans la continuité d’une tradition interprétative qui ne pratique pas « l’interprétause » selon l’expression de Deleuze. Marcello Vitali-Rosato aborde, lui, la question de l’éditorialisation dans le contexte d’une perturbation des écrits et il se propose d’établir les conditions propres à un nouveau régime du texte.
Un second moment du dossier aborde les institutions et leurs significations actuelles dans un processus en cours de désinstitutionnalisation des autorités. Alain Giffard interroge les modalités d’une « Culture numérique institutionnelle » qui tarde à venir tant la sensibilité de notre époque repose sur un laisser faire. David Valentine avec son article sur « Le texte sans auteur de Wikipédia » et Jacques Athanase Gilbert par une recherche portant sur l’économie politique du signe encyclopédique, tentent de comprendre la nature et la fonction sociale des dispositifs de validation du savoir, mis en place indépendamment des « autorités » traditionnelles. Enfin, le dossier se termine avec un éclairage sur Yves Stourdzé par Marc Chopplet et un rappel de l’œuvre de Robert Estivals par son épouse Danièle Estivals. Nous retrouvons là une filiation de notre revue avec des penseurs originaux.
Vincent Puig relate avec amitié le travail de Louise Merzeau, disparue en 2017 et tant regrettée, qui faisait partie du comité scientifique de la revue. Nous attendions d’elle une contribution sur l’emploi des termes digital et/ou numérique ? Le grand entretien est consacré à Milad Doueihi, historien des religions qui s’est fait connaître par de nombreux ouvrages consacrés à la culture numérique. La rubrique « économie digitale » aborde la question du Digital labor à partir d’un entretien réalisé par Philippe Béraud avec Trebor Scholz de la New School of New-York. Ce professeur avait initié, lors d’un colloque aux États-Unis en 2009, The Internet as Playground and Factory, les études sur le digital Labor avant qu’elles ne soient reprises sur le continent européen.
La rubrique « art digital », proposée par Jean-Paul Fourmentraux, présente cette fois une œuvre en écho avec les algorithmes qui étaient au centre de notre précédent numéro. L’art digital de nouveau manifeste sa vigueur en abordant la question très actuelle des limites de l’innovation.
La rubrique « institutions » présente Humanistica qui est l’association francophone des humanités numériques/digitales. Cette dernière cherche à réunir autour d’actions communes toutes les personnes intéressées par le mouvement des digital humanities telles qu’elles peuvent s’exercer et se penser en langue française. Ses missions sont diverses : rassembler mais aussi représenter et animer et même réaliser.
La rubrique de recensions n’apparaît pas dans ce numéro mais elle sera présente dès le prochain. Nous avons repris le débat commencé sur le choix de digital plutôt que celui de numérique dans la rubrique « Controverses & Nomenclatures » après un certain nombre de retours suite à la rubrique du premier numéro. La question demeure ouverte tant les deux termes alternent dans les usages avec sans doute certaines nuances qui font émerger un nouveau paradigme au moment où les humanités numériques/digitales commencent à trouver leur place dans l’enseignement secondaire et dans l’enseignement supérieur.

Franck Cormerais et Jacques Athanase Gilbert