N°6 : La religiosité technologique (2)

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Nous avions confié à Pierre Musso la coordination du dossier du numéro 5 d’Études digitales consacré à la « religiosité technologique ». La thématique était riche et nous consacrons un second volume à cette même thématique.

Pour commencer, Pierre Musso propose ici un article dont l’objet est d’établir une sorte de généalogie mythologique des réseaux. Il montre de quelle manière peuvent s’entrecroiser les techniques et les imaginaires. L’objet technique se tient ainsi à la frontière du fonctionnel et du fictionnel et pour l’appréhender il faut prendre en compte cette dualité fondamentale. Cette approche est d’autant plus importante que nous vivons une époque de « grande transformation » et de recomposition des paradigmes. Pierre Musso établit une sorte de tableau à plusieurs entrées : Temps, Ordre, Corps, qu’il décline de la mythologie aux premiers réseaux techniques et enfin aux réseaux informatiques. Dans un esprit voisin, Katrin Becker propose une étude de là block chain qui met en évidence le processus de désinstitutionnalisation qui la sous tend par un processus d’élimination du tiers de confiance. Se met alors en place, un dispositif technologique qui permet de se passer de toute fonction fiduciaire pour reprendre l’expression de pierre Legendre, et par conséquent d’abolir ce qui fait société, mais aussi qui renonce à toute référence instituante au risque de la désymbolisation.

Dans un registre différent, Jean-François Lucas s’intéresse aux imaginaires de la Smart City. Il s’essaie à les restituer à travers récits et images en interrogeant le nouveau mode de sensations du corps qui se met en place dans la ville calculée quand les algorithmes encapsulent las représentations du monde. Annabelle Boutet-Diéye et Mathilde Sarré-Charrier appréhendent quant à elles les « tatouages connectés » en tant qu’issus d’un imaginaire complexe entre traditions tégumentaires et technologies. Elles envisagent ainsi tout un ensemble de dispositifs d’hybridation « techno-corps » et procèdent à une analyse prospective des liens possibles entre tatouages et digital.

Daphné Vignon et Jacques Athanase Gilbert abordent la question de l’imaginaire technologique à travers la science-fiction. Daphné Vignon analyse deux œuvres emblématiques de la science-fiction soviétique, Stalker des frères Strougatski et Solaris de Stanislas Lem. Elle examine la manière dont le refus de toute transcendance peut s’inscrire malgré tout dans une problématique du salut. Jacques Athanase Gilbert met en relation plusieurs nouvelles de Ted Chiang, extraites de La tour de Babylone, et pour certaines nettement référencées à des motifs religieux, avec les questions chrétiennes de la double nature du Christ des premiers siècles. Est-il possible d’en reconnaitre les patterns ? Camille Prunet enfin s’interroge, à travers la notion de l’homo novus, sur la manière dont les technologies digitales, notamment en art réinterprètent et recomposent une figure sacrée.

La rubrique des varia, est composée de deux articles. Le premier, écrit par Franck Cormerais et Amar Lakel questionne la place de la technoscience dans la rénovation des SIC. Il problématise en particulier le problème de l’accessibilité des données de recherche dans le contexte particulier de l’outillage algorithmique mais aussi d’une démarche pluridisciplinaire. Pascal Robert se réfère à l’œuvre fondatrice de Robert Escarpit. Ce dernier en effet a joué un rôle décisif dans l’émergence des SIC. Il s’interroge sur l’actualité de ses analyses pour notre environnement digital qu’il n’a pourtant pas connu dans ses développements les plus contemporains.

Philippe Béraud poursuit sa chronique sur l’économie digitale. Il examine l’actualité du digital labor dans le contexte des plateformes et celui de la robotisation à venir à travers une analyse d’un livre récent Antonio Casalli.

La rubrique de recensions, « Index » est tenue par Daphné Vignon et Armen Khatchatourov.

Jacques Athanase Gilbert & Franck Cormerais

SOMMAIRE

Franck Cormerais et Jacques Athanase Gilbert. Introduction9
La religiosité technologique
Pierre Musso. Le techno-imaginaire à l’heure des réseaux11
Katrin Becker. La technologie blockchain et la promesse crypto-divine d’en finir avec les tiers26
Jean-François Lucas. Pour une fabrique des imaginaires de la smart City38
Annabelle Boutet-Diéye et Mathilde Sarré-Charrier. La construction d’un techno-imaginaire du corps autour du tatouage connecté 50
Daphné Vignon. Après la transcendance, De Solaris à Stalker : la religiosité scientifique dans un monde sans dieu58
Jacques Athanase Gilbert. La religiosité de Ted Chiang, là où Dieu n’est pas 69
Camille Prunet. Homo novus. La figure de l’homme nouveau et la sacralisation de l’œuvre d’art technologique84
Varia
Franck Cormerais et Amar Lakel. Recherches digitales et production des données, bouleversement des agencements pour le chercheur en SIC94
Pascal Robert. Événement et document selon Robert Escarpit : deux concepts toujours pertinents pour questionner le numérique111
Economie digitale
Philippe Béraud. En attendant les robots… Plateformisation, tâcheronnisation et perspectives du digital labor118
Index (Daphné Vignon et Armen Khatchatourov)
Postures124
Actes128