N°5 : La religiosité technologique (1)

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Nous avons confié à Pierre Musso la coordination du dossier de ce numéro 5 d’Études digitales consacré à la « religiosité technologique ». La thématique est riche et elle sera poursuivie dans le numéro 6. Le choix de relier technologie et religiosité ne relève en rien d’un goût de l’oxymore. Pierre Musso a déjà largement développé le lien entre les deux termes dans son ouvrage La Religion industrielle[1]. Il y met à jour « l’architecture fiduciaire » de l’Occident et la mise en place d’une « religion industrialiste élaborée dans des lieux de travail et production », laquelle « affirme une Foi et une techno-rationalité qui se ficellent en diverses métamorphoses sédimentées dans un même cadre architectural, mais résultant de grandes bifurcations opérées depuis le Moyen Âge. »[2]. Ce faisant, Pierre Musso reprend à son compte l’approche anthropologique de Pierre Legendre pour qui le système industriel et ses élaborations dogmatiques relèvent de la culture et « rien d’autre »[3]. Ce dernier met en effet à jour une forme de mutation-substitution du processus d’industriation qui est à l’œuvre depuis la réforme grégorienne et qui culmine avec Saint-Simon.

L’avènement des révolutions industrielles et la place toute particulière, quasi métaphysique, que les grandes philosophies de l’histoire du XIXe siècle ont accordé à la production ont fini par installer durablement l’idée d’une superstructure idéologique qui a progressivement façonné les organisations et leurs dogmes mais qui, si on suit l’analyse de Marx, ne joue pas un rôle déterminant dans la mesure où, selon lui, ce sont bien les infrastructures qui déterminent les superstructures ce qui réduit ces dernières à une forme de justification idéologique. Le risque est alors d’accorder à la production une fonction première sans penser qu’elle se trouve elle-même issue du processus d’intrustriation qui la rend possible. Dès lors « l’opium du peuple » n’est peut-être pas tant la religion en tant que telle que la construction fiduciaire qui la constitue et qu’elle maintient. Aujourd’hui, la religion de la croissance est à ce point l’opium – ou la dopamine –  de nos sociétés développées qu’il paraît plus facile, comme le note ironiquement Žižek, d’imaginer la fin du monde plutôt que celle du capitalisme. La science-fiction a largement documenté ces métamorphoses de la dogmatique religieuse et pas seulement dans les eaux mêlées de l’heroic fantasy : elles transparaissent également aujourd’hui dans nombre de discours scientifiques qui scénarisent nos possibles futurs.

Pierre Musso a choisi le terme de « religiosité » plutôt que celui de religion et il convient de s’arrêter sur ce terme qui fait pendant à la sécularisation wébérienne. Cette dernière en effet, correspond, dans un contexte de « désenchantement du monde », au maintien d’une manière de penser et d’agir qui a été promue par une position religieuse. La mise à jour de corrélations n’aboutit pas mécaniquement à l’établissement d’un lien de cause à effet mais plutôt au dévoilement d’une généalogie des manières d’être qui n’exclut en rien la complexité des structures. Pour Max Weber, la notion luthérienne de Beruf, en sécularisant au sens religieux de cette expression le rapport que chacun entretient avec le salut, permet de fonder l’ethos qui préside au développement de « l’esprit du capitalisme ». La question de l’intérêt ne peut simplement subsumer celle du salut, y compris dans la possibilité du son renoncement. Car cette dernière « déborde », comme le montre l’hypothèse du « pur amour » absolument désintéressé « nourri » par Madame Guyon dont la réception par le piétisme allemand du XVIIIe siècle constitue un exemple notable d’accumulation sans reste[4]. La notion de « religiosité » agit exactement en sens inverse de la sécularisation dans la mesure où elle ne présuppose pas forcément une adhésion spécifique, ni foi singulière, mais bien plutôt une forme de prégnance dogmatique telle qu’elle se perpétue dans les institutions, comme le montre Pierre Legendre. La religiosité se manifeste dans l’émergence de formes dogmatiques bien connues qu’on reconnaît immédiatement dans de nombreuses œuvres de science-fiction comme par exemple Dune de Herbert. L’originalité du travail de Pierre Musso est d’avoir tenté de mettre à jour cette « désécularisation » en œuvre.

Après l’introduction de Pierre Musso, Marc Chopplet entreprend d’élucider le paradoxe de la coïncidence entre la perte des références religieuses et l’émergence de nouvelles religions tranhumanistes, en particulier aux U.S.A.. Réinscrivant celles-ci dans l’histoire théologique et philosophique américaine, il trace à la fois un tableau et une généalogie de la question.

David Pucheu propose également une étude du transhumanisme américain et plus précisément dans sa variante californienne. Il met en évidence le lien entre la Wilderness et l’instrumentalisation d’un Millenium, en particulier dans la mythologie de la Frontier. Mais cette mythologie s’est trouvée réactualisée sous des formes nouvelles, à la fois sur les plans technologiques et politiques jusqu’à l’émergence de véritables « prophéties cosmologiques » qui paraissent brouiller les limites entre religion et science au cœur même des systèmes ingénériques et scientifiques.

Stéphanie Chifflet analyse le récit NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, sciences cognitives) dans sa dimension para-religieuse. Sans, à l’instar de Pierre Musso, proposer exactement une « désécularisation », elle examine les conditions d’un réenchantement. Elle appréhende de la sorte la possibilité d’un sublime technologique et celle d’un glissement vers le sacré à partir de récits d’anticipation et de science-fiction mais aussi de prophéties transhumanistes en mettant en évidence leur sous-bassement mythologique et leurs références communes.

Baptiste Rappin s’intéresse lui à « l’esprit californien » et aux « racines New Age de la société digitale » qu’il situe dans le caractère de totale indifférence à la matérialité des théories de l’information et de la cybernétique. Se trouvent ainsi réunies toutes les conditions d’une nouvelle forme de spiritualité qui réactualise un néo-gnosticisme informationnel et immatériel ouvert sur une eschatologie technologique.

L’approche de Charles Thibout ouvre sur une dimension géopolitique en appréhendant la manière dont des cultures différentes envisagent l’intelligence artificielle. Il s’agit avant tout de la confrontation de fantasmes et d’imaginaires dans la mesure où l’intelligence artificielle ne prend sens que dans une « geste démiurgique » elle-même déterminée. Il est alors passionnant d’envisager la course technologique des puissances américaine, coréenne et chinoise comme relevant également d’une compétition mythologique, portant avec elle les conceptions culturelles et politiques du monde.

Ce regard décentré constitue tout l’intérêt de l’article de Anh Ngoc Hoang sur la religiosité de l’Internet vietnamien. Celui-ci apparaît à la fois proche et lointain en ce qu’il reprend un certain nombre des items culturels de l’Occident, y compris ceux du christianisme. Mais il les déplace et les décale avec un certain effet d’étrangeté quand il fait référence à la figure des « Chevaliers » des Technologies de l’Information.

Carlos Eduardo Souza Aguiar dans un contexte tout différent, inspiré du « multinaturalisme » de la pensée amérindienne, traite du technochamanisme en reprenant l’hypothèse Gaïa de Lovelock. Le technochamanisme « oppose » les terriens aux humains au sens où Bruno Latour peut opposer le « terrestre » au mondial[5].

Notre « Grand Entretien » est consacré à Maurizio Ferraris, philosophe italien de l’université de Turin, fondateur du Centre d’Ontologie Appliquée. Il s’est fait connaître en France, dans le domaine des études digitales, par plusieurs ouvrages remarqués consacrés au téléphone cellulaire et à l’Ipad[6]. Il circule au sein des questions relatives au digital d’une façon qui, par certains côtés, s’inscrit dans la ligne de penseurs comme Gianni Vattimo et Umberto Eco. L’originalité de son parcours tient à sa position originale entre tradition herméneutique et réalisme. Il a développé une approche originale de la documentalité digitale. À la suite de l’entretien, il nous a proposé un texte au titre provocant sur le communisme réalisé que nous avons placé en Varia. La thèse selon laquelle notre époque connaitrait « la société la plus proche du communisme que l’histoire ait jamais connue » peut évidemment paraître paradoxale à l’heure où la concentration des richesses parvient à un niveau rarement atteint. Il nous a semblé important de faire entendre cette parole originale qui s’essaie à penser les formes ontologique et sémiotique d’une société liquéfiée, vouée à l’immatériel et à une nouvelle forme de capital « documédial », qui transforme les marchandises en documents et révèle la consommation comme le réel investissement du travail.

En Varia également, nous proposons le texte de Christian Fauré consacré aux « techniques de gestion du temps dans les architectures de flux » qui confronte le temps de l’événement à celui de son traitement et interroge l’effet de ce subtil mais constant décalage.

La rubrique de recensions, « Index » est tenue par Daphné Vignon et Armen Khatchatourov.

Jacques Athanase Gilbert & Franck Cormerais

[1] Pierre Musso, La Religion industrielle, Fayard, Paris 2017.
[2] Ibid, pp. 46-47.
[3] Ibid, p. 43, Pierre Musso cite Pierre Legendre, Leçons IX, L’Autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique. Étude sur l’architecture dogmatique des sociétés , Paris Fayard, 2009, p. 270.
[4] Voir Leszek Kolakowski, Chrétiens sans église, la conscience religieuse et le lien confessionnel au XVIIe siècle, Gallimard, Paris 1969.
[5] Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. La découverte, Paris, 2017.
[6] Maurizio Ferraris, T’es où ? Ontologie du téléphone mobile, Albin Michel, Paris 2006 ; Âme et Ipad, PU Montréal, 2014 ; Mobilisation totale, PUF, Paris, 2016.

SOMMAIRE

Franck Cormerais et Jacques Athanase Gilbert. Introduction9
La religiosité technologique
Pierre Musso. Introduction à la religiosité technologique12
Marc Chopplet. Se prendre pour Dieu : une ambition technologique ?18
David Pucheu. Religiosité transhumaniste, les nouvelles frontières de l’ingénierie exploratoire34
Stéphanie Chifflet. La techno-religion NBIC47
Baptiste Rappin. « Esprit californien, es-tu là ? », les racines New Age de la société digitale56
Charles Thibout. L’intelligence artificielle, une géopolitique des fantasmes66
Ahn Ngoc Hoang. Religiosité de l’Internet vietnamien @ de l’origine de la technique en Occident à la croyance contemporaine en TIC et en le numérique au Vietnam72
Carlos Eduardo Souza Aguiar. Technochamanisme et les mutations de l’imaginaire mystique contemporaine87
Le Grand Entretien
Maurizio Ferraris96
Varia
Maurizio Ferraris. Le communisme réalisé109
Christian Fauré. Les techniques de gestion du temps dans les architectures de flux115
Index (Daphné Vignon et Armen Khatchatourov)
Postures121
Actes124
Empreintes127